Le media trail de référence

Sortie de rehab à 23 ans, 100 miles sans coach : Lizzy Jones réinvente le trail à Moab

Par Marc Blanc·12 mai 2026·5 min de lecture
Sortie de rehab à 23 ans, 100 miles sans coach : Lizzy Jones réinvente le trail à Moab

Artiste muraliste, base-sauteuse et ultra-traileuse, Lizzy Jones a construit à Moab une pratique hors de tous les cadres convenus. Un portrait qui bouscule les narratifs dominants du trail.

À 23 ans, Lizzy Jones sort de rehab et chausse ses premières chaussures de course. Elle ne s'inscrit pas à un 5 km pour tâter le terrain. Elle s'aligne sur un 100 miles. Ce seul détail, plus que toute analyse, dit la nature du personnage.

Lizzy Jones peint des murales sur les façades de Moab, Utah, saute des tours de grès en BASE jump, organise le Moab Run Club et étudie la philosophie des religions. Elle a signé les peintures remises aux finishers du Moab 240 Mile (386 kilomètres dans le désert rouge) et les affiches du Moab Trail Running Film Festival. Son record sur 100 miles s'établit à 16h29. Aucun coach, aucun plan structuré. Dans un portrait publié par iRunFar et signé Hannah Green, elle raconte comment la course est devenue à la fois un outil de sobriété, un laboratoire esthétique et une philosophie vécue dans le désert.

Moab, là où les tribus de l'effort se fondent

Lizzy Jones n'est pas arrivée à Moab pour courir. Elle y est arrivée pour sauter. Moab, Utah, est la mecque américaine du BASE jump : des tours de grès rouge, des autorisations légales, un accès immédiat depuis sa propre porte d'entrée, comme elle le confie dans l'entretien publié par iRunFar.

Female trail runner moving fast on red sandstone trail in Moab Utah at golden hour, La Sal Mountains visible in the dist

Mais Moab est aussi l'un des rares endroits où plusieurs communautés de l'effort extrême coexistent naturellement : ultra-traileurs, grimpeurs, vététistes, base-sauteurs. Cette porosité entre tribus produit des profils que le circuit trail classique ne génère pas. Lizzy Jones en est l'exemple le plus net.

Les La Sal Mountains sont à 20 minutes de sa maison. Elle organise aujourd'hui le Moab Run Club, avec des sorties chaque samedi matin. Le trail n'est pas une discipline qu'elle a rejointe. C'est un territoire qu'elle habite et dont elle a fait, au fil du temps, son espace de travail artistique autant que son terrain d'entraînement.

La course comme outil de reconstruction

Selon iRunFar, Lizzy Jones n'avait jamais couru quand son partenaire, Zach Johnson, se préparait pour le Burning River 100 Mile. Elle lui annonce vouloir essayer. Il lui suggère de commencer directement par la distance 100 miles. En 2022, elle boucle le Scout Mountain 100 Mile : sa toute première course ultra.

Elle était alors fraîchement sortie de rehab et venait d'arrêter la cigarette. "La course m'a donné quelque chose sur quoi me concentrer et m'a aidée à rester sobre", explique-t-elle dans ce même portrait. Ce qu'elle décrit n'est pas une métaphore. Les sports d'endurance fonctionnent comme des ancrages comportementaux puissants dans les trajectoires de reconstruction. L'engagement physique total, la régularité imposée par la préparation, le temps seul dans la nature. Zach Johnson la décrit autant comme compagne que comme rivale d'entraînement. Ce tissu relationnel compte autant que les kilomètres.

Lizzy Jones n'est pas un cas isolé dans le trail. Elle est en revanche l'une des rares à en parler sans filtre ni pudeur. Ce niveau de franchise tranche dans un milieu où les récits de reconstruction personnelle restent habituellement en retrait des récits de podium.

L'Ouray 100 et ses 14 630 mètres : puis la route plate

L'Ouray 100 Mile cumule 48 000 pieds de dénivelé positif, soit environ 14 630 mètres de D+. Pour situer : l'UTMB tourne autour de 10 000 mètres. L'Ouray, c'est presque une fois et demie l'UTMB en dénivelé, concentré sur 160 kilomètres, l'équivalent de quatre marathons enchaînés dans les Rocheuses du Colorado. C'est l'une des épreuves les plus physiquement exigeantes d'Amérique du Nord.

À l'arrivée, Lizzy Jones se fait une promesse, selon iRunFar : s'offrir "un parcours plus plat et plus rapide." Le lendemain, elle s'inscrit au Jackpot 100 Mile, un ultra routier. Elle le termine en 16h29, un record personnel. Elle envisage désormais le Javelina 100 Mile.

Female artist on scaffolding painting a large vivid desert landscape mural on a white clinic building wall in a small Am

Ce pivot dit quelque chose d'important. Beaucoup de traileurs de montagne traitent les 100 miles sur route comme un format de second rang. Lizzy Jones y voit une récompense légitime, un plaisir différent. Cette liberté d'approche signale une athlète qui ne s'est jamais construite sur l'ego de la spécialité, et qui ne court que pour de bonnes raisons.

Courir sans plan, peindre sans contrainte

"Je suis plutôt capricieuse et spontanée avec mes entraînements. Avoir du plaisir est ma priorité numéro un", dit Lizzy Jones dans le portrait publié par iRunFar. Aucun coach, aucune périodisation, aucun tableau de volumes hebdomadaires. Sa pratique de la course est le prolongement direct de sa personnalité artistique.

Sa peinture fonctionne sur le même principe. Elle travaille exclusivement à l'acrylique depuis le collège, après qu'un professeur lui a dit que ça "pourrait vraiment être son truc." Un seul médium, poussé vers ses limites, du petit format à la murale de plusieurs dizaines de mètres carrés. Pas de diversification : une maîtrise construite par accumulation.

Ce modèle a ses limites évidentes, et il faut le dire clairement : à haut niveau de compétition internationale, la périodisation et le suivi physiologique restent des avantages mesurables. Mais il pose une question que le trail devrait prendre au sérieux. Pour certains profils, la liberté d'entraînement n'est pas une lacune. C'est la condition même de la durabilité dans le sport.

L'art comme mémoire vivante du trail

Les peintures remises aux finishers du Moab 240 Mile, les affiches du Moab Trail Running Film Festival, un tableau raflé lors du festival par Eszter Horanyi, rédactrice en chef d'iRunFar : Lizzy Jones constitue une iconographie visuelle du trail dans le désert américain. Elle signera aussi les peintures remises aux finishers de l'événement Moab Running Up for Air l'année prochaine, selon iRunFar. Et ses murales sur les murs de la Moab Free Health Clinic, qui mêlent imagerie spirituelle et paysages désertiques, prolongent cette démarche bien au-delà du circuit sportif.

Le désert n'est pas qu'un terrain d'entraînement pour elle. Ses sorties longues seules dans les canyons sont, selon ses propres mots rapportés par iRunFar, le moment où elle "réfléchit à sa spiritualité, à ses philosophies et explore des idées existentielles." Sa peinture traduit ces mêmes réflexions : nature représentée comme entité consciente, interconnexion de l'univers rendue visible. Trail et art convergent vers le même territoire intérieur.

Le trail a produit des histoires, des films, des podcasts. Ce qu'il produit rarement, c'est une imagerie propre, pensée par des gens qui habitent ces territoires de l'intérieur. La photographie de course est précieuse. Elle ne capture pas la même chose que la peinture, et Lizzy Jones le sait.

Ce que ce portrait dit du trail d'aujourd'hui

Le profil publié par iRunFar est bien plus qu'un portrait flatteur d'artiste-sportive. C'est une fenêtre sur ce que le trail peut être quand il n'est pas réduit à une mécanique de classements et de contrats sponsoring.

Notre lecture est tranchée : Lizzy Jones dérange les narratifs dominants du trail contemporain, ceux où la légitimité se mesure en points ITRA, en podiums d'UTMB ou en communiqués de presse de marques. Elle court 100 miles en 16h29, saute des tours de grès, peint des murs de clinique et construit une communauté du samedi matin. Sans validation externe visible, sans machine médiatique derrière elle.

Le trail s'est démocratisé en volume de pratiquants. Il n'a pas encore fini de se diversifier culturellement et humainement. Des profils comme le sien montrent que ce chantier est déjà ouvert, depuis les mesas rouges de Moab.

Catégorie

Courses & Récits

Récits de course et comptes rendus

Tous les articles →