Rachel Entrekin, première femme au général du Cocodona 250 : 407 km de domination

Pour la première fois en 250 miles d'histoire, une femme remporte le Cocodona au classement général. Avec 407 km et près de 12 000 m D+ à travers l'Arizona, Rachel Entrekin réécrit les règles des ultras longue distance.
À 253 miles de course (407 km) et près de 12 000 mètres de dénivelé positif, le Cocodona 250 n'est pas une course longue. C'est une autre catégorie de souffrance. Depuis sa création, jamais une femme n'avait remporté l'épreuve au classement général toutes catégories. Rachel Entrekin vient de changer ça.
Le lundi 5 mai 2026, Entrekin s'élance à 5 heures du matin à travers l'Arizona. Moins de deux jours et demi plus tard, elle franchit la ligne d'Heritage Square à Flagstaff devant tous ses concurrents, à une allure moyenne inférieure à 8 min 25 au kilomètre sur l'intégralité du parcours. Son dauphin, Kilian Korth, termine sur des béquilles. Courtney Dauwalter, une des ultracoureuses les plus titrées au monde, prend la deuxième place féminine. Derrière ce résultat historique, rapporté en détail par Trail Runner Mag, se profile une trajectoire singulière : celle d'une ex-kinésithérapeute, ancienne patiente en rééducation pour troubles alimentaires, qui a mis quatre ans à apprendre à courir sans se détruire, et des années de plus à convaincre des marques de parier sur elle.
Battre les hommes au général : une ligne franchie pour la première fois
Remporter le classement féminin d'un 250 miles est une performance d'élite. Remporter le classement toutes catégories, devant les hommes, relève d'un autre registre.
Le Cocodona 250, c'est 407 km : 2,4 fois la distance de l'UTMB Mont Blanc, pour un dénivelé positif qui dépasse la Reine des Alpes de près de 20 %. Sur les formats à 100 miles, la domination masculine au général reste quasi systématique. Sur des classiques comme Hardrock 100 ou Western States, les inversions de classement hommes-femmes n'existent tout simplement pas. Sur les formats à 200 miles et plus, la donne change. La gestion du sommeil sur plusieurs nuits, l'alimentation sur 60 heures et davantage, la régulation fine de l'effort sur de très longues séquences : ces variables relativisent substantiellement l'avantage physiologique masculin.
Selon Trail Runner Mag, Entrekin était déjà en tête du classement général dès le premier coucher de soleil de la course, après plus de 130 km parcourus. Korth, son adversaire le plus proche, terminait incapable de marcher normalement le lendemain. Trente-huit heures après avoir franchi la ligne, Entrekin était debout à 4 heures du matin pour accueillir son amie Sally McRae, qui venait de boucler l'épreuve en 95 heures. Ce contraste dit tout sur la réserve d'énergie mentale mobilisée pendant la course.
Vingt ans pour reconstruire un rapport sain à la course
Il y a quelque chose de particulier dans l'histoire d'Entrekin : elle a aimé courir bien avant de savoir comment le faire sans se blesser.
Adolescente à Birmingham puis à Madison, en Alabama, elle utilisait la course comme mécanisme de contrôle, composante d'un trouble du comportement alimentaire qui l'a conduite en programme d'hospitalisation au lycée. Le retour à la course s'est fait lentement, délibérément. "Quand j'étais en rééducation, tu n'as pas le droit de faire grand-chose. Une fois sortie, je me suis dit : 'Je vais trouver comment faire ça sans me détruire.' Et ça m'a probablement pris quatre ans", confie-t-elle dans un entretien publié par Trail Runner Mag.
Ce n'est pas une anecdote. C'est la fondation d'un rapport à l'effort radicalement différent de celui de la plupart des athlètes de sa génération : pas de performance comme fin en soi, pas de contrôle comme moteur principal, mais la joie comme condition nécessaire. Son père, Robin, le formule directement dans le portrait de Trail Runner Mag : "Elle a appris que les choses difficiles arrivent, et que tout se joue dans la façon dont on y répond."
Des années de fausses pistes avant le premier vrai contrat
Pendant des années, Entrekin jonglait avec des semaines de plus de 50 heures comme kinésithérapeute, se levait avant l'aube pour des sorties de plus de 30 km, et enchaînait six courses par saison. Ses victoires attiraient l'attention des équipementiers, mais les discussions n'aboutissaient jamais.
"Je me souviens d'avoir appelé Jake de nombreuses fois en disant : 'Je ne crois vraiment pas que ça va marcher, parce que telle marque m'a menée en bateau, puis telle autre a fait la même chose'", rapporte Trail Runner Mag. "Je ne m'attendais pas à entrer dans des négociations et à en ressortir en me sentant moins bien dans ma peau."
Sa victoire au Cocodona 250 a tout débloqué. Precision Fuel and Hydration, marque britannique de nutrition sportive, l'a signée en juin 2025. Sont ensuite venus Tantrums pour le sac, Coros pour la montre, Norda pour les chaussures. Elle a quitté son poste de kinésithérapeute. Ce chemin vers le professionnalisme, présenté de l'extérieur comme une progression linéaire, est en réalité parsemé d'humiliations ordinaires que peu de coureurs évoquent avec cette franchise.
La joie comme carburant, le fractionné comme révélateur
Pas de plan rigide, peu d'attention aux données, parfois pas de montre. "Ma stratégie d'entraînement a toujours été de dire oui à tout, tout le temps", explique Entrekin à Trail Runner Mag. Ses semaines atteignent régulièrement le triple digit kilométrique, et ont culminé à 225 km avec près de 10 700 mètres de D+ dans la préparation au Cocodona.
La vraie nouveauté de sa saison 2026 : les séances de vitesse. Son amie et voisine Addie Bracy, athlète de montagne sous contrat Nike, l'a convaincue d'intégrer des fractionnés hebdomadaires cet hiver. "Je détestais ça chaque semaine, mais quand c'était terminé, j'étais toujours contente d'y être allée", reconnaît-elle. "Je crois que ça m'a montré une vitesse que je n'utilise habituellement pas."
Ce travail a payé à la Chianti Ultra-Trail 120K en Italie, épreuve qualificative UTMB World Series avec un plateau féminin de premier rang. Pour Entrekin, c'était la première compétition à l'étranger. Elle a tenu la deuxième place derrière la Norvégienne Yngvild Kaspersen sur la quasi-totalité de la course, avant d'être dépassée par Courtney Dauwalter à moins de 15 km de l'arrivée. Dans son blog de course, cité par Trail Runner Mag, elle résumait avec une franchise désarmante : "Je vais à toute allure. Elle va simplement à une meilleure allure." Troisième place finale, entrée automatique à l'UTMB Mont Blanc. Quelques semaines plus tard, elle arrivait au Cocodona en double championne sortante chez les femmes et quatrième au général, avec un niveau de confiance inédit.
Notre lecture : la victoire d'Entrekin au Cocodona 250 n'est pas une anomalie. C'est un signal sur la nature même des formats ultra-longue distance. Au-delà de 200 miles, la gestion du sommeil, de l'alimentation et de l'énergie mentale sur plusieurs jours devient aussi déterminante que la puissance brute. Ce sont des domaines où certaines femmes ont des atouts spécifiques. Entrekin les cumule tous.
Ce récit dit aussi quelque chose de structurel sur l'économie du trail : des années de travail invisible, de fausses promesses de marques, de sorties avant l'aube entre deux consultations de kiné. Elle y est arrivée. La suite se joue à l'UTMB Mont Blanc, sur 170 km et 10 000 m D+, face au plateau le plus compétitif du monde. Sa troisième place à Chianti, à moins de 15 km de Dauwalter, suggère qu'elle peut prétendre au podium. Rien n'est écrit. Et c'est précisément ce qui rend la suite intéressante.
Lire aussi
Catégorie
Courses & Récits
Récits de course et comptes rendus

Ces relais de prière indigènes qui ont inventé l'ultra-endurance bien avant Born to Run
De Hawaï au Mont Fuji, des peuples autochtones pratiquent des relais cérémoniels sur des centaines de kilomètres depuis des siècles. Un contre-modèle radical pour un trail moderne obsédé par la performance.

MaXi-Race Annecy 2026 : Seth Ruhling et Julia Rezzi s'imposent sur le 100 km alpin
Seth Ruhling chez les hommes, Julia Rezzi chez les femmes : la MaXi-Race d'Annecy 2026 a livré ses vainqueurs le 30 mai sur un format 100 km / 6 000 m D+ qui reste l'une des références du trail de printemps.

Audrey Tanguy, championne de France de trail long 2026 : le retour
- 1
Courses trail 'indie' aux États-Unis : la fracture qui se creuse face aux grands circuits
Actualités — 5 min
- 2
DoppiaW Ultra 2026 : 1 100 coureurs, sold-out total et +40 % de croissance, ce que ça révèle
Actualités — 5 min
- 3
Ces relais de prière indigènes qui ont inventé l'ultra-endurance bien avant Born to Run
Courses & Récits — 5 min
- 4
MaXi-Race Annecy 2026 : Seth Ruhling et Julia Rezzi s'imposent sur le 100 km alpin
Courses & Récits — 4 min


