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Kilimandjaro : Alexis Trougnou signe le premier FKT para-athlète sur le toit de l'Afrique

Par Rédaction Altitude·21 avril 2026·5 min de lecture
Kilimandjaro : Alexis Trougnou signe le premier FKT para-athlète sur le toit de l'Afrique

Malvoyant et malentendant, le Français Alexis Trougnou a bouclé les 48 km et 3 700 m de D+ du Rongai en 26h41. Un record qui redessine la frontière du possible dans le trail d'altitude.

Un FKT sur le Kilimandjaro en 26h41, bouclé par un coureur qui voit "comme à travers une paille" et devient aveugle la nuit. Ce n'est pas une anecdote inspirante. C'est une recalibration.

Le 20 février 2026, le Français Alexis Trougnou, atteint du syndrome d'Usher — une maladie dégénérative qui lui ronge progressivement la vue et l'audition — a signé le premier Fastest Known Time para-athlète supporté sur le plus haut sommet d'Afrique. Parti à 16h le 19 février du Rongai Gate, il rejoint le sommet Uhuru à 5 895 m après 16h35 d'effort, avant de redescendre au pied de la montagne le lendemain à 18h41. Soit 48 km et plus de 3 700 m de dénivelé positif, encadré par ses deux guides principaux, Vanessa Marc Mórales et Florent Marc. iRunFar, qui a publié le récit signé Lydia Thomson, souligne qu'il s'agit aussi du tout premier FKT homologué sur la voie Rongai.

Une course qui ne ressemble à rien de connu

Le Rongai attaque la montagne par le nord-est, côté kényan, et reste la voie la moins fréquentée du Kilimandjaro. Trougnou y a avalé 12 000 pieds de D+ — près de 3 700 mètres — soit l'équivalent de deux fois l'Aiguille du Midi sous les pieds, sur une distance à peine supérieure à celle d'un marathon montagneux classique.

A visually impaired trail runner flanked by two guides ascending the volcanic scree slopes of the Rongai Route on Mount

Mais les chiffres bruts ne disent pas l'essentiel. Le coureur, dont le champ visuel est inférieur à 5 degrés, est totalement aveugle la nuit. Or le départ a eu lieu à 16h. La quasi-totalité de la montée s'est faite à la frontale — non pour lui, pour ses guides. Trougnou, lui, avançait dans le noir absolu, en écoutant. Chaque caillou, chaque racine, chaque changement d'adhérence devait être énoncé à voix haute par Vanessa Marc Mórales ou Florent Marc, qui se relayaient.

C'est cette charge cognitive, continue pendant 26 heures, qui fait basculer ce FKT dans une autre catégorie d'effort.

La puissance discrète du mot "supporté"

Dans la nomenclature FKT, "supporté" signifie que l'athlète bénéficie d'une équipe. Ici, le mot prend une épaisseur inédite. iRunFar détaille la composition : Trougnou, ses deux guides principaux, trois guides tanzaniens et trois porteurs pour la tentative de record. En amont, une reconnaissance de six jours sur le même itinéraire avec 18 porteurs d'Explore Trekking Adventure, pour acclimater le plateau — dont sa compagne, Charlène Boucher, qui a piloté toute la logistique.

Mórales n'est pas une accompagnatrice de circonstance. Elle détient elle-même le FKT féminin supporté du Kilimandjaro par la voie sud Mweka. Trougnou l'a contactée via Strava, après avoir entendu parler d'un projet d'un ami atteint de la même pathologie. "Je me suis dit : pourquoi ne pas tenter un record en tant qu'athlète malvoyant, avec Vanessa comme guide ?", raconte-t-il à iRunFar. Elle et son mari ont dit oui.

"Le rôle d'un guide est extrêmement exigeant, explique Trougnou dans le même article. Ils doivent gérer leur propre effort, trouver le meilleur tracé, et dans le même temps me transmettre en continu les informations. Sans mauvais jeu de mots, je leur fais une confiance aveugle."

Three runners celebrating at the wooden Uhuru Peak summit sign of Mount Kilimanjaro at 5895 meters, glacier walls visibl

Pourquoi février 2026 est une date qui compte

Le timing n'est pas anecdotique. Le site Fastest Known Time n'a ouvert sa catégorie para-athlète qu'au début de l'année 2025. À l'heure où iRunFar publie, seulement 11 efforts sont répertoriés, signés par huit athlètes. Trougnou est le neuvième.

Autrement dit : le segment existait officieusement depuis longtemps, mais ne disposait d'aucun cadre de reconnaissance. La création de cette catégorie en 2025 fait ce que la FIS a fait au para-ski dans les années 70, ou ce que World Athletics a fait à la para-athlétisme sur piste bien plus tôt — elle rend visible.

Pour mettre les choses en proportion : le Kilimandjaro est le premier sommet de plus de 5 000 m gravi dans cette catégorie. L'Everest et ses voisins de plus de 8 000 m ne relèvent pas du format FKT trail — trop dépendants des cordes fixes, du matériel technique, des fenêtres météo. Le Kili, lui, est un test pur d'endurance d'altitude. Voir un para-athlète s'y inscrire, c'est installer un étalon.

Trougnou, un profil qui n'est pas sorti de nulle part

Trougnou n'a pas débarqué sur le Rongai en candide. Le projet "Le Kilimandjaro Pour Voir Plus Haut" a demandé dix-huit mois de préparation, à raison de cinq séances hebdomadaires en moyenne, plus des stages d'altitude, précise iRunFar.

Son palmarès d'avant inclut une traversée de la France d'est en ouest en tandem, et l'Ultra Trail des Montagnes du Jura sur 75 km — un format qui n'est déjà pas anodin, mais qui n'a rien à voir avec l'exposition d'un 48 km à 5 895 m de plafond. "Cela représentait un vrai saut dans l'inconnu", reconnaît-il.

L'après Kili ? Il vise du local, moins lourd en logistique : la Grande Traversée du Jura à VTT, le GR20 en Corse — 180 km. Le film documentaire de Pierre Petit, de Meije Productions, qui a accompagné l'équipe sur le FKT, devrait prolonger l'écho médiatique bien au-delà du cercle des initiés.

Ce que ce FKT dit du trail en 2026

Il y a une tentation, face à ce genre de performance, de tout ramener au registre de l'inspiration. C'est paresseux, et Trougnou lui-même le refuse. "Ce n'est pas un succès individuel", répète-t-il dans les colonnes d'iRunFar.

La vraie nouvelle est ailleurs. Pendant que le trail mainstream s'empêtre dans ses débats sur la professionnalisation, les calendriers UTMB-Ironman, les prize money et les sponsors, un segment entier de la discipline construit silencieusement son référentiel. Huit para-athlètes répertoriés sur le site FKT en un an, c'est statistiquement modeste. Culturellement, c'est un basculement : le FKT — format le plus libre, le plus peu couvert, le plus décentralisé du trail — s'avère être le terrain le plus adapté à cette diversification. Pas l'UTMB, pas la Diagonale, pas Western States. Un fichier GPX et un formulaire. Le trail n'a jamais été aussi grand que quand il cesse de se regarder dans son propre miroir.

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