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Ces relais de prière indigènes qui ont inventé l'ultra-endurance bien avant Born to Run

Par Marc Blanc··5 min de lecture
Ces relais de prière indigènes qui ont inventé l'ultra-endurance bien avant Born to Run

De Hawaï au Mont Fuji, des peuples autochtones pratiquent des relais cérémoniels sur des centaines de kilomètres depuis des siècles. Un contre-modèle radical pour un trail moderne obsédé par la performance.

Le trail moderne adore se raconter une genèse. Les Tarahumara, Born to Run, le cowboy country du Far West américain. Cette généalogie a un angle mort massif : des peuples autochtones pratiquent l'ultra-endurance comme acte sacré depuis des siècles, et ils n'ont jamais attendu Christopher McDougall pour le théoriser.

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À Hawaï, en Californie du Nord et autour du Mont Fuji, des relais cérémoniels perpétuent une tradition d'ultra-endurance collective bien antérieure à la première édition du Western States (1974). Le Pit River Ancestral Run californien existe depuis 1992 sur 209 à 257 km ; l'Aha Pule 'Āina Holo hawaïen couvre environ 473 km en quatre jours autour de l'île principale. Comme le rapporte Trail Runner Mag, ce mouvement s'étend désormais à l'échelle planétaire, porté non par la compétition mais par la prière, la gratitude et la protection des terres ancestrales. Ce que ces courses révèlent du trail contemporain est autant une question philosophique qu'un enjeu culturel concret.

Deux millénaires avant Chamonix : les chiffres qui écrasent le récit moderne

Les hikyaku japonais, ces coureurs-messagers des XVIIe au XIXe siècles, parcouraient environ 200 km toutes les 24 heures en relais de deux. Ce rythme-là, maintenu pendant plus de 300 ans selon Trail Runner Mag, ferait passer n'importe quel résultat de course sur bitume contemporain pour un effort modeste. Encore plus impressionnant : au Mont Hiei, les moines bouddhistes se soumettent depuis 1585 au Kaihōgyō, un pèlerinage de prière représentant environ 37 000 km sur sept ans. La circonférence de la Terre est de 40 075 km.

Native Hawaiian runners wearing white headbands carrying a carved wooden Lono staff along a coastal highway in West Hawa

Chez les Hopi, les Navajo et la Pit River Nation de Californie du Nord, la course longue distance n'a jamais eu besoin d'une définition formelle. La Pit River Nation pratique des rites traditionnels dans la zone des "100 miles carrés" entourant le Mont Shasta (4 317 m) depuis des générations. Leur rapport au territoire, selon Trail Runner Mag, ne se mesure jamais en kilomètres parcourus ni en dénivelé cumulé, mais en connexion aux ancêtres et à la terre. La performance était là. Elle n'était simplement pas l'objet.

L'Aha Pule 'Āina Holo : 473 km hawaïens sans dossard ni classement

Fondé en 2013 par Lanakila Mangauil, pratiquant culturel hawaïen autochtone, l'Aha Pule 'Āina Holo est un relais cérémoniel de deux à vingt coureurs portant le bâton Lono, une effigie en bois du dieu de l'agriculture, du tonnerre et des sports, sur environ 473 km autour de l'île principale d'Hawaï. Quatre jours de course, chaque mi-novembre, avec des coordinateurs de district qui gèrent la transmission du bâton, la logistique, la nourriture et l'hébergement. La cérémonie d'ouverture se tient au sommet du Mauna Kea, considéré comme la résidence de la déesse des neiges Poliahu et lieu de naissance du peuple hawaïen ; la course démarre ensuite à Honokaʻa.

Le format est le message. Pas de résultat en ligne, pas de classement, pas d'ITRA points. Selon Trail Runner Mag, Mangauil a délibérément choisi les routes goudronnées plutôt que les anciens sentiers de l'Ala Kahakai : "C'est plus sûr, et c'est plus inclusif pour des coureurs de tous âges et niveaux. Être sur les routes principales permet aussi d'interagir avec davantage de personnes." Les automobilistes klaxonnent, certains s'arrêtent pour demander ce que les coureurs font là.

Il est utile de préciser que l'ancienne Hawaï connaissait aussi ses kūkini, ces coureurs d'élite entraînés pour délivrer des messages aux chefs et qui suscitaient des paris de la part des spectateurs. La coexistence d'une pratique cérémonialo-collective et d'une compétition individualisée n'est donc pas une invention moderne. Chase Silva, qui a couru environ 64 km sur les quatre jours du relais, raconte à Trail Runner Mag : "Mud Lane était le tronçon le plus long. Aucun soutien là-bas. Il a fallu à vingt d'entre nous environ une heure et demie pour couvrir ces 10 km. Même si tu te sens bien, tu ne laisses pas les autres coureurs. Tu cours ensemble parce que tu pries ensemble."

Japanese runners passing a traditional five-color fabric sash near the base of snow-capped Mount Fuji in early spring, t

Le Pit River Ancestral Run, matrice d'un réseau intercontinental

En 1992, Radley Davis, conseiller culturel de la Pit River Nation, et d'autres membres de la communauté ont lancé le Pit River Ancestral Run. L'objectif était autant social que spirituel : restaurer le bien-être communautaire, réaffirmer une identité collective, répondre à des défis sanitaires et sociaux. Organisé fin juillet, le relais couvre de 209 à 257 km depuis Little Medicine Lake, traverse Elk Flat, Burney, jusqu'au parc national volcanique de Lassen, où la course se conclut par une cérémonie autour du feu.

Ce run est devenu la matrice d'un réseau intercontinental. Des coureurs hawaïens y participent depuis des années ; en retour, des membres de la Pit River Nation courent l'Aha Pule 'Āina Holo. Comme le rapporte Trail Runner Mag, Mangauil l'affirme sans détour : "L'inspiration du Tasuki Run japonais et de l'Aha Pule 'Āina Holo, c'est le Pit River Ancestral Run." Une généalogie qui court de la Californie du Nord jusqu'au pied du Mont Fuji, en passant par le Pacifique.

Le Tasuki Run : autour du Mont Fuji, la transmission comme philosophie de course

Depuis 2017, le Tasuki Run se déroule chaque mars ou avril, sur trois jours, autour du Mont Fuji. Le tasuki est le cordon utilisé pour relever les manches d'un kimono : symbole de préparation à l'effort, mais aussi de transmission. Dans ce relais, un cordon de cinq couleurs représentant cinq peuples réunis pour prier dans le Japon ancien est passé de coureur en coureur, selon Trail Runner Mag.

Les participants traversent les sanctuaires de Futaoka et Fujisan Hongu Sengen Taisha, longent le lac Saiko Nemba-hama. La course se termine par un repas partagé au temple de Gotemba Kannoji. Deux personnes courent en même temps, les autres suivent en véhicule avant de prendre leur relais. Un participant cité par Trail Runner Mag résume : "La course te fait transpirer, et cette sueur s'infiltre dans la terre et devient partie de sa circulation. Courir est une prière en mouvement. Ça guérit la terre et te connecte à toi-même."

Ce que le trail occidental rechigne à s'avouer

Ces relais posent une question inconfortable à l'industrie du trail contemporain. Le trail moderne est fondamentalement une économie de la performance individuelle : dossards, classements ITRA, FKT validés en temps réel. Il y a eu des tentatives d'intégrer la "spiritualité" ou le collectif, des discours sur le retour à la nature, mais elles restent largement superficielles dès qu'on les confronte à ces pratiques.

Notre lecture : ces relais cérémoniels ne cherchent pas à enrichir le trail ni à lui offrir un supplément d'âme. Ils préexistent au trail et fonctionnent sur une logique incompatible avec ses fondements compétitifs. Le vrai enjeu n'est pas seulement l'appropriation culturelle (même si elle guette dès qu'une marque outdoor s'y intéresse de trop près), c'est la question de la légitimité narrative : qui raconte l'histoire des origines de la course longue distance, et pourquoi cela compte.

Que ces relais soient ouverts à tous, quelles que soient les origines culturelles des participants, est à la fois généreux et exigeant. Ils demandent de venir sans chronomètre, sans comparaison, sans objectif personnel. Pour un milieu dont l'identité repose sur la mesure permanente de l'effort, c'est une invitation bien plus radicale qu'elle n'y paraît. Et le fait que des pratiques datant de plusieurs siècles trouvent aujourd'hui un écho global n'est pas une nostalgie : c'est peut-être le signe que le trail court, lui, après quelque chose qu'il n'a pas encore nommé.

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