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Courtney Dauwalter : 3 victoires UTMB, zéro Strava et l'entraînement le moins attendu du trail

Par Marc Blanc·2 mai 2026·5 min de lecture
Courtney Dauwalter : 3 victoires UTMB, zéro Strava et l'entraînement le moins attendu du trail

Trois titres à l'UTMB, un triple historique en 2023 et aucune donnée publique sur son entraînement. À 40 ans, Courtney Dauwalter incarne une philosophie qui dérange les certitudes du trail moderne.

Elle n'a pas de compte Strava public. Elle ne suit aucun plan d'entraînement structuré au sens classique du terme. Et pourtant, Courtney Dauwalter est la coureuse ultra la plus dominante de sa génération, et probablement de l'histoire récente de la discipline.

Trois victoires à l'UTMB (2019, 2021, 2023), un triple historique à l'été 2023 en remportant Western States 100 (161 km, environ 5 800 m D+), Hardrock 100 (161 km, environ 10 000 m D+) et l'UTMB (171 km, 10 000 m D+) dans la même saison estivale, et une philosophie d'entraînement absente de tous les manuels de physiologie du sport. À 40 ans, l'Américaine continue de défier les lois de la performance ultra. Plusieurs médias spécialisés, iRunFar et Trail Runner Mag notamment, ont tenté sur des années d'interviews et d'observations de percer la logique derrière ce palmarès hors norme. Ce qu'ils ont trouvé ne ressemble à rien de ce que la science du sport enseigne d'ordinaire.

À 800 mètres de chez elle, un carrefour qui vaut programme

Il y a une anecdote que iRunFar a rapportée et qui dit l'essentiel. Dans une interview retranscrite par le site, Dauwalter expliquait comment elle "planifie" ses sorties d'entraînement. À environ 800 mètres de chez elle, une intersection. À droite : une sortie courte et facile. À gauche : longue et dure. Elle choisit selon comment elle se sent à cet instant précis.

Female trail runner pausing at a mountain path crossroads at sunrise, dense pine forest on both sides, one gentle rocky

C'est simple à l'excès, et c'est précisément là que réside la cohérence. Le chroniqueur AJW, sur iRunFar, y voyait l'illustration parfaite d'un principe fondamental de l'endurance : les jours faciles doivent être vraiment faciles, les jours durs vraiment durs. Ce que la plupart des coureurs ratent en cherchant à optimiser chaque sortie, Dauwalter le fait par instinct. Comparez avec les pratiques de la plupart des prétendants au podium de l'UTMB, qui publient des semaines de 150 à 200 km avec des blocs de force et d'altitude codifiés au millimètre. L'antithèse de Dauwalter fonctionne, et ça oblige à se poser des questions sérieuses.

La boîte noire : pas de Strava, mais un rituel matinal

Trail Runner Mag le constate dans un portrait publié en octobre 2022 : comprendre l'entraînement de Courtney Dauwalter relève de l'archéologie. Pas de profil Strava public, des interviews qui livrent des indices flous plutôt que des données nettes. La publication la compare, avec une ironie bienveillante, à "un Bigfoot joyeux et aimant" que l'on aperçoit sur les trails sans jamais saisir le tableau complet.

Ce qui transparaît cependant, c'est une constante : chaque matin, autour d'un café, elle évalue comment elle se sent et oriente sa journée d'entraînement en conséquence. La conscience corporelle comme outil de planification, à rebours de la tendance dominante qui consiste à brancher son programme sur une montre et à exécuter sans déroger. Dans un monde où les athlètes élites publient leurs blocs de charge hebdomadaires à la minute près, cette opacité est presque un acte de résistance.

De 2013 à 2016 : la progression par l'accumulation, pas par les algorithmes

L'interview publiée par iRunFar retrace la trajectoire de Dauwalter depuis ses débuts. En 2013, elle court le FANS 24-Hour Race pour en finir avec le cap des 100 miles et boucle 105 miles en 24 heures. La même année, six départs en course, plusieurs podiums. En 2014, onze courses, sept victoires. En 2016, neuf ultras, uniquement des premières ou deuxièmes places, une régularité que peu d'athlètes masculins peuvent revendiquer sur ce gabarit de terrain.

Elle attribue ce tournant à deux facteurs simples : l'accumulation d'expérience en course, et une décision personnelle. "J'ai aussi décidé de mettre plus d'effort dans mon entraînement et ma préparation pour les courses. C'était plus de volume, mais aussi plus de temps sur les trails", a-t-elle expliqué dans un entretien rapporté par iRunFar. Pas de périodisation en cinq phases, pas de tests au seuil. Du volume, de la régularité, et la compréhension progressive de ce que son corps peut encaisser. Ce parcours ressemble moins à une ascension planifiée qu'à une accumulation patiente de compréhension.

Smiling female ultra runner moving forward on a long mountain trail at dusk, distant alpenglow on snowy peaks, headlamp

La nutrition : de la roulette aux pickles, une science entièrement empirique

Trail Runner Mag a publié ses aveux sur la nutrition en course, et ils sont désarmants. À ses débuts en 2011, Dauwalter arrivait aux ravitaillements sans stratégie aucune. Elle remplissait ses poches de dragées à la gelée, observait ce que les coureurs autour d'elle attrapaient, des cornichons, du Mountain Dew, des bretzels avec du fromage, et faisait pareil. Son approche était, selon ses propres mots rapportés par Trail Runner Mag, une "sorte de roulette" : manger ce que les autres mangeaient, et voir si ça tient jusqu'au prochain ravitaillement.

Derrière ce récit se cache une méthode d'apprentissage empirique qui n'est pas sans logique. La plupart des coureurs arrivent avec un plan nutrition rigide et s'effondrent quand il déraille. Dauwalter a construit sa robustesse métabolique en apprenant à s'adapter, ravitaillement après ravitaillement, course après course. C'est une forme d'intelligence alimentaire que les protocoles standardisés ne produisent pas facilement.

Le triple de 2023 et la "pain cave" : le mental comme architecture de la performance

L'été 2023 reste une référence dans l'histoire du trail ultra mondial. Personne, homme ou femme, n'avait accompli ce triple dans la même saison. Dauwalter elle-même a expliqué à iRunFar, dans l'interview publiée après son troisième titre à Chamonix, que l'objectif n'était pas le podium en soi, mais de "compléter ce triple pour en apprendre sur la récupération, sur l'entraînement, sur les pièces du puzzle ultra." À l'arrivée, les muscles vidés, "il ne restait plus rien, et c'était logique", dit-elle selon iRunFar. Elle a choisi de ne pas s'arrêter. Le mouvement vers l'avant comme philosophie d'existence.

Runner's World, dans un entretien publié en amont de l'édition 2025 de l'UTMB, la décrit comme une athlète qui s'immerge dans l'humilité et "une positivité sans relâche" pour descendre dans ce qu'elle appelle la "pain cave", cette zone de douleur profonde qui s'ouvre dans le second tiers de course. Elle ne nie pas la souffrance, elle la cherche comme indicateur de justesse. Pour maintenir cette fraîcheur mentale sur la durée, elle varie les formats et les types de courses, change l'ordre des événements dans sa saison. "Ça reste vraiment frais", confie-t-elle à Runner's World.


Ce que Courtney Dauwalter révèle sur l'état du trail en 2026 est inconfortable pour une industrie de la performance qui a fait des données son langage principal. Son palmarès arrive au moment où les montres connectées, les plateformes d'analyse et les coachs algorithmiques n'ont jamais été aussi accessibles. Elle démontre, course après course, que l'accumulation de données ne produit pas la sagesse de l'effort. Ce n'est pas un argument contre la technologie, c'est un rappel que l'écoute du corps, l'expérience brute et la capacité à être présent devant un carrefour de montagne un mardi matin restent des variables qu'aucun algorithme ne simule vraiment. Le trail a besoin de ses deux pôles. Mais il gagnerait à écouter davantage celui que Dauwalter incarne.

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