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Trail running : 66 % des coureurs blessés, et les terrains mous n'y changent rien

Par Thomas Rouvier·8 mai 2026·5 min de lecture
Trail running : 66 % des coureurs blessés, et les terrains mous n'y changent rien

Tendinopathies, fractures de stress, surcharge articulaire : la recherche scientifique sur les blessures en trail running livre ses verdicts. Plusieurs idées reçues ne résistent pas à l'examen des données.

Deux coureurs sur trois blessés sur deux ans de pratique. Un quart des incidents qui touchent les tendons. Et la surface molle qui n'amortit pas vraiment mieux que l'asphalte. La recherche sur les blessures en trail accumule les preuves, et plusieurs certitudes rassurantes ne tiennent plus à l'examen.

La communauté trail s'est longtemps abritée derrière un argument de bon sens : la nature serait moins traumatisante que la route. Plusieurs travaux récents publiés sur PubMed et analysés par des médias comme Trail Runner Mag et Canadian Running Magazine imposent une révision sérieuse. Une étude rétrospective sur des coureuses de trail (PubMed, PMID 39566445) documente 14,3 blessures pour 1 000 heures de pratique, avec la tendinopathie en tête à 25,2 %. La grande cohorte TRAILS, publiée dans l'American Journal of Sports Medicine, révèle que sur 300 coureurs suivis pendant deux ans, 66 % ont subi au moins une blessure : 73 % des femmes et 62 % des hommes. Ces chiffres ne décrivent pas un sport de niche à hauts risques. Ils décrivent la pratique ordinaire du trail, et ce qu'elle coûte réellement aux corps.

La tendinopathie, première pathologie du coureur de montagne

Cheville, genou, bas de jambe. Ce triptyque anatomique concentre l'essentiel des lésions documentées. L'étude rétrospective publiée sur PubMed (PMID 39566445), menée sur des coureuses de trail, place le membre inférieur à 63,4 % des zones lésées : cheville en tête à 13,9 %, genou à 13,0 %, jambe inférieure à 12,2 %. La tendinopathie représente 25,2 % des incidents, loin devant les lésions ligamentaires ou les fractures. Ce n'est pas une blessure survenue lors d'un choc violent ou d'une chute. C'est un tendon qui cède progressivement, sous la répétition des contraintes, semaine après semaine.

Female trail runner on steep rocky mountain descent, close-up focus on lower legs and trail shoes in dynamic motion, gol

La même étude identifie un signal statistiquement significatif : un volume plus élevé de séances de course non-trail dans la semaine est associé à un nombre accru de blessures (p = 0,017). La combinaison des surfaces, et non le trail seul, pourrait jouer un rôle aggravant. La gestion globale de la charge d'entraînement, toutes surfaces confondues, devient une variable de premier plan.

Les terrains mous n'épargnent pas les tibias

C'est un des mythes les mieux installés de la pratique : courir sur chemin de terre ou en forêt préserverait des contraintes mécaniques et donc des fractures de stress. Canadian Running Magazine a relayé les conclusions d'une étude publiée dans le Journal of Science and Medicine in Sport, conduite sur 15 coureurs récréatifs équipés d'accéléromètres fixés aux tibias et à la tête. Sur chemin de terre, gravier et route pavée, l'atténuation des chocs au niveau du tibia ne différait pas de manière significative entre les surfaces testées.

Le mécanisme est documenté dans la littérature biomécanique : le corps ajuste automatiquement la raideur des membres inférieurs en fonction de la surface perçue. Sur terrain dur, on s'amortit davantage musculairement ; sur terrain mou, on relâche cette résistance. Les contraintes se redistribuent, elles ne disparaissent pas. Le tibia absorbe autant, quelle que soit la couleur du sol. L'argument de surface pour la prévention des fractures de stress reste, à tout le moins, insuffisant.

Un degré de bascule du bassin, 80 % de risque supplémentaire

Trail runner in athletic wear performing single-leg squat on a wooden training platform in dense pine forest, elastic re

Trail Runner Mag a analysé en détail une étude de l'American Journal of Sports Medicine (2018), conduite sur 72 coureurs blessés et 36 coureurs sains. Les quatre pathologies les plus fréquentes (syndrome fémoro-patellaire, syndrome de la bandelette ilio-tibiale, périostite tibiale, tendinopathie achilléenne) partageaient un dénominateur commun : la chute controlatérale du bassin, soit la bascule vers le bas du côté non portant pendant l'appui. Pour chaque degré supplémentaire de cette chute pelvienne, le risque de blessure augmentait de 80 %.

Ce défaut biomécanique est souvent invisible à vitesse modérée sur terrain plat. Il s'amplifie précisément là où le trail sollicite le plus : en descente, en fin d'effort, sur les passages techniques. Quand les abducteurs de hanche arrivent à court de réserve après plusieurs heures d'effort vertical, la stabilité du bassin s'effondre. C'est à ce moment que la bandelette tire, que le tendon d'Achille encaisse, que le genou cherche un appui qu'il ne trouve pas.

Ce que la revue systématique ne peut pas encore quantifier

La science du trail en est encore à sa phase cartographique. Une revue systématique "vivante" publiée sur PubMed (PMID 35022162) a recensé huit facteurs de risque intrinsèques et neuf facteurs extrinsèques dans les études disponibles, tout en soulignant la fragilité du corpus. Les données prospectives longitudinales sur les femmes pratiquantes sont quasi inexistantes. Les populations d'ultra-traileurs, celles qui cumulent les volumes et les dénivelés les plus extrêmes, restent sous-représentées dans les cohortes. L'étude rétrospective sur les coureuses (PubMed, PMID 39566445) le formule directement dans ses conclusions : des données prospectives sont encore nécessaires. Un appel qui, en 2026, reste peu entendu par les financeurs académiques.

Renforcement et neuromotricité : là où se joue vraiment la prévention

La revue publiée sur PMC (PMC8811510) pose un cadre clair : prévenir les blessures en trail exige de croiser renforcement musculaire ciblé, contrôle neuromoteur, travail de souplesse et pliométrie. Ce n'est pas un protocole que l'on glisse en 20 minutes à la fin d'une sortie longue. Ce sont quatre axes distincts qui demandent du temps, de la régularité et une intention méthodique.

La difficulté est structurelle. La culture trail valorise le dénivelé accumulé, les kilomètres, les records d'ascension. Un coureur qui prépare un trail avec 5 000 m de dénivelé positif (soit l'équivalent de gravir 15 fois la Tour Eiffel) sollicite ses tendons et ses articulations sur des dizaines de milliers de répétitions d'appui. Sans résistance tendineuse construite méthodiquement hors des sentiers, le risque de blessure n'est pas une question de malchance. C'est une question de calendrier.

Ce que ces études disent de manière cohérente, c'est que le trail n'est pas une pratique naturellement protectrice. La surface douce est une illusion partielle, la montagne ne protège pas les tendons, et les femmes paient une facture supérieure sans que la science ait encore vraiment cherché à comprendre pourquoi. Ce qui rend la situation préoccupante n'est pas l'ampleur des chiffres, c'est le décalage entre ce que la recherche recommande et ce que la grande majorité des pratiquants intègrent dans leur entraînement. La prévention sérieuse reste la progression la moins spectaculaire du trail. Elle demeure, de loin, la plus indispensable.