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Dopage en trail : 16 % de positifs lors d'un ultra, une réalité que le milieu évite

Par Yann Karroum··5 min de lecture
Dopage en trail : 16 % de positifs lors d'un ultra, une réalité que le milieu évite

Une étude 2024 révèle que 16,3 % des échantillons anonymes d'ultrarunners testent positif aux substances interdites. Le trail se croit protégé par sa culture de l'effort brut. Ce chiffre suggère le contraire.

Un ultrarunner sur six positif lors d'une épreuve. Pas dans l'élite contrôlée par l'Agence mondiale antidopage. Dans un peloton ordinaire, parmi des coureurs amateurs, dans l'anonymat garanti d'une étude. Ce chiffre existe. Il circule peu.

Seize virgule trois pourcents. C'est la proportion d'échantillons anonymes positifs aux substances interdites recueillis lors d'un événement ultra, selon une étude 2024 citée par iRunFar. Un tiers des Britanniques de 16 à 25 ans auraient acheté des produits dopants selon l'UK Anti-Doping, toujours selon iRunFar ; entre trois et quatre millions d'Américains en consommeraient sans supervision médicale. Dans une tribune publiée sur iRunFar, la coureuse professionnelle Sabrina Little, lauréate du Cayuga Trails 50 Mile 2018 et ancienne soumise aux contrôles hors compétition de l'Agence mondiale antidopage, construit cinq arguments pour défendre l'intégrité du sport propre, quel que soit le niveau de l'athlète.

16,3 % de positifs dans un peloton ultra : le trail se raconte propre, les données disent autre chose

Le trail a une image. L'effort brut. La boue, le vent, la souffrance sans artifice. Cette identité est entretenue par les marques, les coureurs, les médias. Elle tient surtout au récit, beaucoup moins aux données.

16,3 % de positifs dans un échantillon anonyme d'ultrarunners lors d'une épreuve, c'est un coureur sur six dans le peloton. Pour contextualiser : les statistiques officielles de l'AMA sur les contrôles positifs chez les athlètes testés oscillent autour de 1 à 2 %, mais ces tests ciblent quasi exclusivement les professionnels. La réalité amateur reste une zone non documentée. Ce chiffre est peut-être spécifique à une épreuve ou à une population particulière. C'est pourtant le seul disponible à cette échelle, et il rend toute indifférence difficile à justifier.

Mass start of a mountain ultramarathon at dawn, dozens of runners with race bibs gathered at the trailhead, misty alpine

Sabrina Little, dans sa tribune publiée par iRunFar, signale un mécanisme aggravant : les réseaux sociaux alimentent une demande croisée entre performance sportive et esthétique corporelle. Des stéroïdes anabolisants et certains stimulants y sont promus comme raccourcis pour courir plus vite et paraître mieux. Les coureurs de trail ne sont pas immunisés contre ces tendances, et iRunFar rappelle que l'anxiété liée à l'image, amplifiée par les plateformes numériques, a contribué à la hausse mesurée de l'usage de stéroïdes androgènes chez les hommes.

En trail, les pros et les amateurs courent le même sentier : cette exception structurelle appelle une éthique commune

Sabrina Little utilise une image percutante dans sa tribune publiée sur iRunFar. En basket, personne ne monte sur le parquet avec LeBron James. En trail, si. Pas au même niveau, pas à la même vitesse, mais sur les mêmes sentiers, dans le même classement officiel, avec le même dossard.

À l'Hardrock 100, à l'UTMB ou à Sierre-Zinal, le dernier des qualifiés et le favori partagent une base de données unique. Le classement est continu, l'écart est de degré, pas de nature. Ce mélange pro/amateur est souvent présenté comme la vertu centrale du trail. Il l'est. Mais cette vertu a une conséquence logique directe : si des normes éthiques s'appliquent aux professionnels, elles s'appliquent à tous. Vouloir le classement commun sans vouloir le cadre éthique commun est une contradiction que le milieu n'a jamais vraiment résolue.

L'alternative serait de segmenter formellement : élites d'un côté, reste du monde de l'autre, avec renonciation à toute comparaison entre les deux groupes. Personne ne réclame ça. La cohérence impose donc une exigence partagée.

Doper, c'est jouer à un autre jeu : l'argument philosophique que le sport évite

C'est l'argument le plus solide de Little, et le moins répété. Elle s'appuie dans sa tribune iRunFar sur le philosophe C. Thi Nguyen et son ouvrage de 2020 "Games: Agency as Art". Les règles d'un jeu, y compris ses interdictions, ne sont pas des contraintes arbitraires. Elles définissent le jeu lui-même.

Close-up of an exhausted trail runner bent over at a mountain race aid station, dust-covered shoes and legs, race bib vi

La contrainte centrale du trail, celle qui le rend intéressant, c'est la capacité de récupération limitée du corps humain. Gérer un effort sur 160 kilomètres et 9 000 mètres de dénivelé positif, planifier un volume d'entraînement sans se briser : c'est ce puzzle que le coureur cherche à résoudre. Un athlète qui prend de l'EPO ne triche pas seulement sur un classement. Il joue à un autre jeu, avec d'autres paramètres. Il contourne le puzzle au lieu de le résoudre.

Il y a aussi une dimension sanitaire directe. Selon les données citées par iRunFar, les stéroïdes anabolisants peuvent provoquer des cancers, des troubles cardiovasculaires et des atteintes hépatiques. L'EPO expose à des risques d'infarctus et d'AVC. Ces produits circulent souvent sans contrôle qualité ni supervision médicale, avec des risques de contamination et de dosage non maîtrisé. Courir pour sa santé et se doper sont deux objectifs qui se contredisent frontalement.

Une communauté saine protège ses élites : les normes circulent de bas en haut

Little l'écrit sans détour dans sa tribune publiée sur iRunFar : avant d'être professionnelle, elle courait des épreuves locales de 5 km. Elle a appris le trail dans des communautés amateurs, en observant comment on congratule celui qui vous bat, comment on court un tracé avec intégrité. Les professionnels ne surgissent pas du néant.

Ce constat crée une responsabilité collective peu discutée. Si la culture amateur normalise la consommation de substances, cette normalisation remonte. Elle atteint les clubs, les coachs, les jeunes coureurs en développement. L'argument "le dopage, c'est un problème d'élite" oublie que les élites sont sorties de l'écosystème amateur.

Little concède qu'elle ne sait pas comment imposer des règles à grande échelle. Les contrôles coûtent cher, le travail sur les élites est déjà insuffisant, et exiger des autorisations d'usage thérapeutique pour chaque amateur sous inhalateur d'asthme serait bureaucratiquement ingérable. Elle évoque l'initiative du Clean Sport Collective, qui invitait les athlètes à s'engager publiquement à concourir proprement, comme point de départ possible. C'est modeste. Dans un sport sans garde-fou institutionnel réel, les normes sociales restent souvent le seul levier disponible.

Notre lecture : le trail ne peut pas célébrer le mélange des coureurs et ignorer ses implications éthiques

Le trail se distingue par un récit fort : l'équité de la souffrance partagée, l'absence de hiérarchie symbolique entre le dernier et le premier sur le même sentier. C'est précisément pour cette raison que le chiffre de 16,3 % est particulièrement corrosif pour la discipline.

Si la frontière pro/amateur est floue, et c'est l'un des charmes revendiqués du trail, les normes éthiques ne peuvent pas être sélectives. On ne peut pas célébrer le mélange au départ et ignorer ses conséquences en aval. La régulation à grande échelle est impraticable ; ce n'est pas une raison pour ne pas poser publiquement le problème. Comme l'écrit Little dans sa tribune publiée par iRunFar, "striving is the point" : l'effort honnête, non assisté, est ce pour quoi on se lève à 4 h du matin. Les leaders du milieu, coureurs professionnels, directeurs de course, médias, ont la capacité de porter cette conversation. Continuer à vendre une image de sport purement propre que les données disponibles ne confirment plus, c'est déjà un choix.

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