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Bhoutan, la course qui a brisé Clare Gallagher

Par Rédaction Altitude·13 décembre 2024·5 min de lecture
Bhoutan, la course qui a brisé Clare Gallagher

Invitée par le roi du Bhoutan à courir 177 km dans l'Himalaya comme ambassadrice climatique, la championne américaine a découvert qu'aucun palmarès ne protège de l'altitude.

Une championne de Leadville, 177 kilomètres d'Himalaya, cinq jours de course, un roi commanditaire et une pancarte climat. Sur le papier, l'histoire parfaite. Sur le terrain, Clare Gallagher s'est fissurée dès la troisième étape.

Le Snowman Race, organisé en octobre au Bhoutan à l'invitation personnelle du roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, 44 ans, a réuni seize coureurs — sept Bhoutanais, neuf étrangers — sur un itinéraire de trekking historique culminant à 17 896 pieds (5 455 m) au col de Gophu La. Parmi les invités : l'Américaine Clare Gallagher, vainqueure de la Leadville 100 en 2016, le Suisse Pascal Egli, mountain runner et glaciologue, et l'Américain Luke Nelson. Récit publié par Trail Runner Mag, dans lequel Gallagher raconte comment la course l'a brisée.

Un roi, un glacier et une idée improbable

L'origine du Snowman Race tient en une phrase. Sa Majesté Jigme Khesar Namgyel Wangchuck estime que les traileurs sont les témoins idéaux pour raconter la fonte des glaciers himalayens au reste du monde. Pas les stars NBA, pas les influenceurs voyage. Les coureurs de montagne.

L'idée peut prêter à sourire. Clare Gallagher, dans le récit qu'elle livre à Trail Runner Mag, ne s'en cache pas : « Le trail running est un sport de niche, au mieux. Pourquoi nous ? Ne serait-il pas plus simple de demander à un joueur NBA de tweeter quelque chose sur les glaciers qui fondent ? » Luke Nelson, running et physician's assistant installé à Pocatello (Idaho), lui a répondu que le roi avait tranché : les traileurs, spécifiquement, sont les mieux placés pour voir les impacts.

La réponse est intéressante. Elle postule que la traversée lente, physique, en autonomie relative, produit un type de témoignage que ni l'hélicoptère ni le drone ne remplacent. Une forme d'ethnographie climatique par les jambes.

Un pays qui ferme ses frontières pour mieux s'ouvrir

Le Bhoutan est l'un des rares États au monde à avoir érigé le Bonheur National Brut au rang de doctrine officielle, devant le PIB. Ouvert aux visiteurs en 1974, il limite drastiquement le tourisme via un visa à 150 dollars par jour. Selon Trail Runner Mag, le gouvernement bhoutanais a sponsorisé les neuf étrangers invités cette année, exonérant le visa. Les coureurs ne payaient que leurs vols et une compensation carbone volontaire.

C'est un choix politique fort. Là où l'UTMB ou la Hardrock lèvent des droits d'inscription à trois ou quatre chiffres pour financer leur logistique, le Snowman Race est une invitation royale. La course n'est pas un produit, c'est un message diplomatique. Le trail running devient un instrument de soft power climatique.

Les chiffres disent la densité du défi : 110 miles (177 km) en cinq étapes, un parcours où la troisième journée à elle seule annonce 23 miles (37 km) et 6 500 pieds (1 980 m) de dénivelé positif. Le col de Gophu La, à 5 455 m, dépasse de plus de 700 mètres le point culminant de la Diagonale des Fous, et se situe à une altitude où la plupart des amateurs ne courent tout simplement pas — ils marchent.

L'altitude ne lit pas les palmarès

Gallagher arrive au Bhoutan avec un CV qui impose le respect. Victoire à Leadville 2016, co-fondatrice du chapitre trail running de Protect Our Winters, carrière bâtie sur le mariage entre performance et plaidoyer environnemental. Elle précise à Trail Runner Mag avoir pesé l'invitation plusieurs jours : elle déteste le froid, n'avait jamais couru de course par étapes, craignait une rechute d'une blessure au dos traînée depuis un an, et devait obtenir l'autorisation de son directeur de recherche pour manquer un mois de cours.

Elle dit oui. Puis la réalité physiologique s'impose. Les deux premières étapes la cassent. Elle les termine « beaucoup plus lentement que quiconque ne l'avait anticipé ». Au matin du troisième jour, à 5h30, moins neuf degrés Celsius, elle espère s'acclimater enfin. L'espoir ne suffira pas. La phrase qu'elle glisse dans son récit est glaçante de sobriété : « Je ne savais pas encore que je ne sourirais plus avant longtemps. »

C'est une leçon que le trail réapprend à chaque génération. Killian Jornet lui-même a toujours répété que l'altitude sanctionne sans négociation, et que la génétique prime sur la caisse. Gallagher en fait l'expérience brute, à un niveau de hauteur que les traileurs d'Europe ou des Rocheuses n'abordent quasiment jamais en compétition.

Un format de course sans issue de secours

Le Snowman Race appartient à une catégorie singulière : l'ultra non-rapatriable. Gallagher le rappelle sèchement : « Ce n'était pas une course de trail ordinaire où l'on peut abandonner au prochain ravitaillement. La route la plus proche est à cinq jours de marche. La seule option d'évacuation : un hélicoptère de secours à environ 6 miles de l'étape du jour. »

On pense immédiatement à la Barkley, où l'abandon est mécaniquement simple mais psychologiquement impossible. Au Snowman, c'est l'inverse : abandonner signifie mobiliser un hélicoptère, un pilote, mettre potentiellement en danger le staff. Pascal Egli, selon le récit, hésite précisément pour cette raison — ses genoux blessés le torturent, mais engager un sauvetage lui pèse moralement.

Ce format change la nature psychique de la course. Il n'y a plus de sortie honorable. On termine, ou on devient un problème logistique pour une nation entière. Ce n'est plus de l'ultra-endurance, c'est de l'expédition.

Ce que l'épisode dit de l'époque

L'invitation du roi bhoutanais n'est pas un gadget. Elle institutionnalise une intuition que le milieu du trail martèle depuis dix ans : nos terrains de jeu sont les premiers témoins de l'effondrement climatique. Glaciers qui reculent, névés qui disparaissent, cols qui s'ouvrent trop tôt. Courir en haute montagne devient, de fait, un acte d'observation.

Mais l'épisode Gallagher vient tempérer l'optimisme ambassadorial. Quand une vainqueure de Leadville — profil solide en altitude, bâti par les Rocheuses — se fait broyer par l'Himalaya oriental, la question n'est plus seulement environnementale. Elle devient éthique. À quel point peut-on instrumentaliser un sport pour un message, aussi juste soit-il, avant que le message lui-même ne masque les limites humaines ? Le Bhoutan a choisi les traileurs comme porte-voix. Encore faut-il que les porte-voix survivent à la cathédrale.

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