Enceinte et sous contrat Salomon : Grayson Murphy réécrit les règles du trail

En 2011, Kara Goucher courait le marathon de Boston suspendue sans solde par Nike. En 2026, Salomon signe Grayson Murphy au deuxième trimestre de sa grossesse, sans ciller. Quinze ans de combat condensés dans un seul contrat.
En 2011, Kara Goucher courait le marathon de Boston suspendue sans solde par Nike. En 2026, Salomon signe Grayson Murphy en plein deuxième trimestre, sans sourciller. Quinze ans pour que l'équation change, et seulement parce que des athlètes ont refusé de se taire.
Deux fois championne du monde de course en montagne, six fois championne nationale américaine, Grayson Murphy est devenue en mars 2026 une athlète Salomon, enceinte de son premier enfant attendu en mai. Quelques semaines plus tôt, Camille Bruyas, deux fois deuxième à l'UTMB, annonçait sa propre grossesse aux côtés du même équipementier. Ce double signal n'est pas anodin : il traduit une bascule culturelle dans le trail de haut niveau, portée par quinze ans de combats menés d'abord sur piste, désormais sur sentier. Selon une étude de 2023 citée par iRunFar, portant sur 42 coureuses de niveau élite à classe mondiale, près de 56 % d'entre elles ont amélioré leurs performances dans les un à trois ans suivant leur accouchement.
Les mères-coureuses étaient déjà là, sans filet de protection
L'histoire n'a pas commencé avec les contrats Salomon de 2026. Elle a commencé bien avant, dans l'invisibilité.
En 2007, Emily Baer terminait deuxième chez les femmes et huitième au général au Hardrock 100, en allaitant son nourrisson aux ravitaillements, en plein massif des San Juan Mountains. Comme le rapporte iRunFar, elle a couvert 100 miles avec 33 200 pieds de dénivelé positif, soit environ 10 120 mètres, davantage que la hauteur du sommet de l'Everest au-dessus du niveau de la mer. La performance existait. La protection contractuelle, elle, n'existait pas.

Kami Semick, deux fois "Ultrarunner of the Year" selon UltraRunning Magazine, empilait victoires et titres mondiaux en fin de trentaine et début de quarantaine tout en élevant une fille en bas âge. En 2006, une publicité The North Face la montrait courir avec sa fille de quatre ans dans un porte-bébé. L'image circulait partout dans le milieu. La moindre protection contractuelle, elle, était absente.
Ces femmes n'avaient pas besoin du système pour performer. Elles avaient besoin de lui pour survivre financièrement, et ce besoin n'était pas satisfait.
La fracture Nike et le tournant de 2019
Le changement de paradigme s'est d'abord construit sur la piste, pas sur les sentiers. Le trail running, moins exposé financièrement, a bénéficié du travail d'une génération de routières qui ont choisi de parler.
En 2019, Allyson Felix révélait publiquement, selon iRunFar, que Nike lui avait proposé une réduction de 70 % de ses revenus contractuels pendant les négociations liées à sa grossesse, sans aucune clause de protection maternité. Elle a quitté la marque. Nike a modifié sa politique peu après pour garantir dix-huit mois de soutien aux athlètes enceintes.
Alysia Montaño, médaillée de bronze sur 800 m aux Jeux de 2012, avait vécu le même scénario. Selon iRunFar, elle a quitté Nike faute de protections maternité, puis a subi une réduction de contrat chez Asics après la naissance de son enfant en 2014. Elle a remporté le titre national américain sur 800 m en 2015, moins d'un an après l'accouchement.
Goucher, Felix, Montaño ont continué à parler publiquement, parfois des années après les faits. Ces récits accumulés ont constitué la pression normative nécessaire pour que les marques finissent par changer de posture.
Ce que la science révèle sur les performances post-partum
Le débat sur le "retour au niveau" après une grossesse devrait être clos. Une étude de 2023 citée par iRunFar, portant sur 42 coureuses de classe mondiale, montre que la majorité retrouvait un niveau comparable ou supérieur après l'accouchement, avec des résultats statistiquement similaires dans les un à trois ans suivant la naissance. Près de 56 % amélioraient réellement leurs performances.
Les facteurs psychologiques contribuent autant que les facteurs physiologiques. La maternité repositionne les priorités : la course n'est plus un absolu, et cette dépressurisation libère souvent des ressources mentales. Moins de peur de l'échec, plus d'ancrage, une résistance émotionnelle renforcée.

Grayson Murphy, dans un entretien publié par iRunFar, anticipe précisément cette dynamique : "une fois que j'aurai mon enfant, la pression ne sera pas aussi présente, parce qu'au bout du compte, j'aurai quelque chose de bien plus important qui m'attend à la maison." Ce n'est pas un renoncement. C'est une réévaluation.
Salomon, Murphy et la normalisation du contrat maternel
Ce que le dossier Murphy révèle, c'est moins le contrat lui-même que la façon dont il a été négocié. Murphy a remporté le championnat du monde de course en montagne en 2019 et l'épreuve Classic en 2023. Elle a signé son contrat Salomon en mars 2026, au deuxième trimestre de sa grossesse, avec les attentes de performance pour l'année largement levées.
"C'était comme si ce n'était vraiment pas un gros sujet", a confié Murphy dans un entretien publié par iRunFar. "Ils ont juste dit : 'C'est une partie de ta vie, et on va quand même te sponsoriser.'" L'offre était au niveau qu'elle aurait obtenu sans grossesse.
Victor Moreau, directeur des athlètes chez Salomon, a précisé la position de la marque dans un communiqué cité par iRunFar : "Il est essentiel pour nous de nous engager à la soutenir d'abord dans ce parcours, avant de l'aider au mieux sur son chemin vers la haute performance."
Murphy a abordé la grossesse avec les mêmes outils mentaux que ses blocs d'entraînement : avancer brique par brique, jour après jour, sans regarder trop loin. Pour l'accouchement, elle prévoit d'utiliser ses stratégies de course. "S'attendre à ce que ça ne soit pas facile, c'est directement comparable à la compétition", confie-t-elle à iRunFar.
Le 22 avril, Salomon accompagnait Camille Bruyas dans l'annonce de sa grossesse avec ce message : "Un nouveau chapitre commence et nous sommes honorés de soutenir Camille, aujourd'hui et pour les années à venir." Deux contrats, deux grossesses, même marque, même posture. Ce n'est pas de la philanthropie, c'est une ligne stratégique assumée. Selon iRunFar, Montaño et la marathonienne britannique Tina Muir ont également signé chez Altra en 2025 alors qu'elles étaient enceintes. La tendance dépasse une seule marque.
Les organisateurs de courses, maillon faible de la révolution
Le décalage entre sponsors et organisateurs est frappant. Comme le signale iRunFar, le JFK 50 Miles maintient une politique d'inscription strictement non remboursable, non transférable et sans report possible, sans aucun dispositif pour les athlètes enceintes. Payer pour ne pas courir, ou courir en prenant des risques : deux options, aucune acceptable.
À l'inverse, l'organisation Trail Sisters a développé un label qui fixe des standards concrets : podiums et récompenses équivalents pour les femmes, produits d'hygiène aux ravitaillements, politique de grossesse recommandant au minimum un à deux ans de report ou de remboursement. Le programme UTMB World Series permet désormais aux coureuses enceintes de reporter leur dossard. Le Hardrock 100 propose un événement pour les enfants, le "Hardblock", pour rendre la course accessible aux familles, selon iRunFar.
Ce n'est pas uniforme. C'est un maillage en cours de construction, inégal, encore fragile.
Ce trail running qui signe des athlètes enceintes sans sourciller en 2026 n'est pas le produit d'une générosité soudaine des équipementiers. C'est le résultat accumulé d'une décennie de pression exercée par des athlètes qui ont refusé de disparaître : Goucher, Felix, Montaño, et toutes celles qui, comme Baer à Hardrock en 2007, performaient sans filet de protection.
Le vrai test ne sera pas le prochain contrat signé avec une athlète enceinte. Ce sera le niveau de soutien offert aux coureuses qui ne sont pas Grayson Murphy : celles sans sponsor, qui perdent leur dossard faute de politique claire, et qui doivent choisir entre leur santé et leur participation. L'industrie avance. Les organisateurs de courses n'ont pas tous suivi. Tant que cette fracture persiste, la révolution n'est qu'à moitié faite.
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